Voici pourquoi le derby entre Lyon et l'ASSE est un match si particulier

Hadrien R. - dimanche 25 février 2018 0 Like

Ce dimanche s’affrontent l’Olympique Lyonnais et l’AS Saint-Étienne au Parc OL. À l’occasion de ce 104ème derby de l’histoire de la Ligue 1, Oh My Goal vous propose de comprendre les origines de cette rivalité, née en dehors du terrain, galvanisée lors d’un match, pas comme les autres.

71 kilomètres. C’est cette maigre distance qui sépare le Parc Olympique Lyonnais du Stade Geoffroy-Guichard. Deux antres qui accueillent les deux plus grands ennemis de France. Car si le Classico entre le Paris Saint-Germain et l’Olympique de Marseille est bien plus médiatisé, la rivalité rhonalpine entre Lyon et Saint-Étienne déborde largement des limites du terrain de football. Deux villes à l’histoire conjointe, à l’éclosion saccadée, à l’évolution sociale opposée qui font de ce match un juge de paix régional aux airs de finale de Ligue des champions pour les supporters.

L’AMOUR DE SON CLUB, LA HAINE DE L’ENNEMI

L’amour d’un club va le plus souvent de pair avec l’amour de ses valeurs. On intègre à notre identité une histoire, des joies et des peines, des accomplissements et des meurtrissures. On se reconnaît dans son club. Mais pas forcément dans deux clubs. Aussi paradoxal que cela puisse être, les supporters lyonnais et stéphanois possèdent cette double identité. A l’instar d’autres rivalités où l’autre inspire le mépris, la rivalité ligéro-rhodanienne se fonde sur l’amour d’un club et la haine viscérale de l’autre. Grégoire Margotton, commentateur pour TF1, explique : « Au début de saison, ce sont les deux matchs que l’on coche sur son agenda {…} Quand on est pour Sainté ou pour Lyon on est avant tout pour son club mais on est aussi contre l’autre. » Ainsi, dans les bars de supporters stéphanois, il n’est pas rare de voir les matchs de l’OL diffusés. On les regarde pour voir l’adversaire perdre. Presque aussi jouissif qu’une victoire des Verts. Les joueurs en parlent. Christophe Jallet, ancien joueur de l’OL disait : « On ne peut pas comprendre quand on ne le vit pas. Mais il faut voir les supporters, ça les prend aux tripes. ».

DÉCLARATION DE GUERRE

Ici pas d’armée mais des groupes de supporters. Avec le rectangle vert comme champ de bataille et les banderoles en guise de fusil. Des banderoles, il y en a eu. Des phrases de supporters, joueurs, entraîneurs ou dirigeants aussi. Des pieds carrés de 1976 en passant par Lyon banlieue de Saint-Étienne jusqu’à la phrase choc : « Les Gones inventaient le cinéma quand vos pères crevaient dans les mines », tout a été bon et même ce qui était de mauvais goût pour inférioriser le rival, l’attaquer, le réduire au néant. Au point même de créer de véritables vendettas entre supporters. Du vol de bâche au saccage de mariages, du vandalisme, des bagarres rangées, des courses-poursuites sur l’autoroute, on assiste à de véritables guerres privées. Des vendettas constitutives de l’esprit de gang que peut incarner dans son aspect le plus sombre, un groupe de supporters. Le sociologue Nicolas Hourcade, explique, dans une interview donnée en janvier au Figaro : « On est dans une logique de vendetta. Entre ultras, on ne porte pas plainte en cas d’agression adverse, on règle ses comptes soi-même ». Cette notion est cruciale dans la compréhension de la relation entre Lyonnais et Stéphanois. Car nul ne cherche à éteindre l’incendie. Plus les flammes sont hautes, plus le derby a de saveur, et plus les 90 minutes deviennent cruciales dans la vie des milliers de supporters, des joueurs mais aussi dans l’identité des deux clubs.

UNE HAINE QUI DÉPASSE LE FOOTBALL

Alors d’où provient une telle rivalité ? Au point que la haine de l’autre soit viscérale ? La première raison est évidemment géographique. Les deux mairies sont espacées de 62 kilomètres. Au vu du passé historique de ces deux institutions, les zones d’influences se choquent, s’entrecroisent créant un besoin de domination du voisin. Philippe Dujardin, politologue, explique dans une interview donnée à OLTV : « C’est la même ville ! Ils sont prêts à s’entretuer segment de ville contre segment de ville. C’est le haut de la ville contre le bas de la ville. Anthropologiquement, les jeunes mâles humains cherchent tous les prétextes du défi. Le but est d’aller mettre la plus grande patée possible au voisin. On va chercher l’adversaire sur son terrain ou on l’attend sur le sien. L’espace sportif a remplacé l’espace guerrier. » La seconde raison est une rivalité sociale. Souvent, les deux villes ont été opposées en tout point de vue dans leur mode de fonctionnement. Des écarts de revenus considérables existent entre les deux villes. Lyon comporte 9% de chômeurs contre 19% à Saint-Étienne. Plus de travail dans le Rhône et une croissance démographique plus forte. Une donnée accentuée par un nombre croissant de Ligériens travaillant dans la métropole de Lyon. Les recensements régionaux voient souvent la corrélation entre une baisse de la population stéphanoise et une augmentation de la lyonnaise. Car avec l’arrêt des mines de charbon dans la Loire, Saint-Étienne s’est largement appauvri. Lyon la ville lumière, Saint-Étienne la ville minière. Le fossé de classes s’est creusé après les années 1970. Le derby a pris cette ampleur qu’il représente aujourd’hui, un profond principe marxiste, celui de la lutte des classes, des ouvriers contre les bourgeois.

UNE GUERRE D’INFLUENCE DE PLUSIEURS SIÈCLES

Sans cela, les deux villes ont toujours cherché le défi l’une envers l’autre. Saint-Étienne, fondée par les Gaulois, Lyon par les Romains, les deux cités ont grandi dans des styles très différents. Jusqu’au jour où leur importance fut telle que la voisine devint gênante. Au Moyen Âge par exemple, une lutte sans merci oppose le comte du Forez à l’archevêque de Lyon. À l’époque de la Révolution, les troupes fédéralistes lyonnaises occupent la manufacture d’armes de Saint-Étienne avant d’être chassées par un soulèvement populaire. Toujours dans une lutte d’idées et dans le refus de laisser la pensée de l’autre se propager. En 1855, Saint-Étienne a failli perdre son influence, à la création d’un département de Rhône-et-Loire avec pour préfecture, Lyon. Le découpage des deux autorités territoriales a permis à Saint-Étienne de conserver son statut. Mais la ville du Furan trouvera plus tard le moyen de dominer sa voisine. Par l’intermédiaire du football. Un intermédiaire qui assènera à la France entière que malgré sa grandeur, Lyon n’est qu’une banlieue stéphanoise en matière de sport, et qu’entre les sept collines de la ville verte, on cultive l’amour du maillot, de l’effort et de la détermination.

LA QUÊTE DU POUVOIR

Car sportivement, si les deux clubs sont deux des plus titrés de France avec l’Olympique de Marseille, le FC Nantes ou encore l’AS Monaco, l’histoire ajoute du piquant au derby. Les années 1970 où le football français n’a eu d’yeux que pour les Verts, et les années 2000, où Lyon a écrasé le championnat. Les deux entités ont eu leur période de grâce, écrasant l’adversaire, et faisant rayonner son blason bien au-delà des frontières de l’Hexagone. L’histoire d’un club fondé par les ouvriers de Casino et celle d’une véritable institution en quête de croissance n’avait pas réellement de vocation à se rejoindre. L’histoire, la géographie, le développement et les valeurs humaines ont précipité les deux entités dans cette guerre des modèles. Pour la 116ème fois toutes compétitions confondues, les deux frères ennemis vont s’affronter. 38 fois les Verts se sont imposés. 35 fois les Gones ont rugi. 30 fois la Loire et le Rhône se sont séparés sans vainqueur. Mais jamais la tension n’a faibli. Car au fond, cette haine maintient un désir humain indéfectible: celui du pouvoir. Les deux équipes ont à présent 90 minutes pour s’en emparer.

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